En 1954, Akira Kurosawa accoucha des Sept samouraïs, un sommet qui entérina définitivement son statut d’auteur incontournable, aussi bien au Japon qu’à l’international. Un exploit d’autant plus remarquable, qu’il ajoutait la quantité à la qualité, car entre 1952 et 1962, il tourna un film par an ; un rythme de stakhanoviste ! Qui plus est, il sera le membre des quatre fantastiques nippons (qui comprennent Yasujiro Ozu, Mikio Naruse et Kenji Mizoguchi) à connaître une longévité exceptionnelle, puisque sa carrière perdurera jusque 1990.
Les décès de Mizoguchi en 1956 et d’Ozu en 1963, ainsi que la retraite progressive de Naruse feront de lui la passerelle entre les générations, avant l’avènement de la Nouvelle Vague, portée par Kinji Fukasaku ou Nagisa Oshima. Sa faculté à se régénérer et à se renouveler lui ont permis de s’attirer les bonnes grâces non seulement des critiques, mais surtout d’un public de plus en plus volatile. Or, beaucoup s’interrogeaient sur l’avenir de son œuvre, après Les Sept samouraïs. Allait-il persévérer dans le film d’époque ou se tourner vers des drames réalistes tels que Vivre dans la peur ?
La réponse, les deux. Après 1954, le cinéaste s’est distingué aussi bien avec des films noirs de la trempe des Salauds dorment en paix, que des entreprises intimistes dans la veine des Bas-fonds, mais également des épopées grandioses. Et force est de constater que ces dernières auront un impact considérable sur l’Occident. Portées la plupart du temps par un formidable Toshiro Mifune, le compagnon de route du réalisateur, elles sont imprégnées désormais d’une pointe de cynisme. Si l’humanisme de ses débuts transpire encore, il ne doit pas occulter les faiblesses de l’individu.
La rétrospective qui commence ce 12 août 2026 permet de (re) découvrir trois joyaux emblématiques de cette période, trois épopées à l’influence indéniable, toutes avec Toshiro Mifune : il s’agit du Château de l’araignée, de La Forteresse cachée et de Sanjuro. Tous sortis entre 1957 et 1962.
La perfidie
À partir de 1957, Akira Kurosawa établira une relation ténue avec la tragédie shakespearienne. Il va ainsi transposer l’œuvre du dramaturge britannique et l’entrelacer avec ses propres obsessions. On pense irrémédiablement à Ran, basé sur le Roi Lear, aux Salauds dorment en paix, variation d’Hamlet sur fond de film noir et donc du Château de l’araignée, qui repose essentiellement sur Mac Beth. Pour cette occasion, Akira Kurosawa se servira aussi bien des éléments du théâtre Nô aux aspects minimalistes que des principes déployés sur Les Sept samouraïs.
Le long-métrage s’ouvre et se referme sur le siège imminent du Château de l’araignée dont le seigneur s’est emparé par la force et par le sang. L’ombre d’une malédiction plane sur les lieux, sort funeste jeté non pas par les esprits, mais bel et bien par des hommes avides et cupides. Le Château de l’araignée raconte une chute, celle d’un héros qui avait tout et qui finit par trahir sa morale et ses convictions, pour un peu de pouvoir, soudoyé par les mots sournois d’une épouse jamais rassasiée. Sur bien des points, ce long-métrage est sans doute le plus sombre du réalisateur.
Les protagonistes cèdent à leurs pulsions, incapables de comprendre que leur destin est pourtant entre leurs mains. Ils ne sont pas le jouet des dieux ou des fantômes, mais plutôt de leur perfidie ! Akira Kurosawa alterne avec élégance, scènes de théâtre et mise en place des affrontements. Durant les moments d’intimité, la conjointe de Toshiro Mifune alias Washizu inocule du venin dans ses veines. Tel le serpent qui tente Eve, elle souffle à son oreille les paroles qui le font vaciller. Plus Washizu hésite, plus elle surenchérit dans la bassesse, avec des arguments imparables. Elle se glisse dans la peau d’un tacticien, excepté que la chambre nuptiale se substitue ici au champ de bataille.
L’exposition qui annonce un avenir glorieux pour les deux héros n’existe que pour induire le public en erreur. Kurosawa, à l’instar de sa protagoniste machiavélique, dissimule ses intentions ; il l’égare dans une forêt hantée par les désirs et la corruption. Voilà pourquoi nul affrontement épique ne viendra illuminer cet océan de bassesse, dans lequel se baigne avec complaisance, un couple malfaisant. La maîtrise d’Akira Kurosawa affleure pendant chaque dialogue, prouvant qu’il n’est pas qu’un simple orchestrateur de grands spectacles.
Il décrit avec précision et poésie une lente déchéance et la propension de l’Humanité à détruire tout ce qu’elle touche. Inimaginable, tant il a toujours jusque-là, préféré la raison, la rédemption à l’opprobre. Ce changement de paradigme perturbe, d’autant plus qu’il est corroboré par la prestation incroyable de Toshiro Mifune. Pantin pathétique, il cautionne puis assiste à la fin de son monde. Rarement le terme crépusculaire n’aura sied aussi bien à un travail de Kurosawa, excepté pour son suivant, La Forteresse cachée.
L’épopée
Après Les Sept samouraïs, Akira Kurosawa n’avait plus l’énergie de s’investir dans un projet d’envergure, dans une fresque d’ampleur. Pourtant, il a puisé dans des ressources insoupçonnées lors du tournage de La Forteresse cachée, tant ce long-métrage se hisse par instants dans son ambition et sa démesure à son aîné. Le réalisateur surprend ses fidèles admirateurs et les observateurs avec cette entreprise culotée, qui oscille fréquemment entre vertu et faiblesse et verse dans la fable morale, au point de s’ériger en pendant lumineux du Château de l’araignée.
L’introduction nous plonge au cœur du Japon féodal, après une bataille épique. La déroute d’un fief condamne les vaincus à être réduits à l’état d’esclavage. Parmi les perdants, deux paysans déambulent, à la recherche d’une autre raison de vivre. Ils ont été tous deux déçus par l’appel de l’aventure, cher aux écrits de Joseph Campbell. Ils ont tout abandonné, délaissant leurs biens afin d’acquérir armes et armures, n’expérimentant à l’arrivée que le goût amer de la défaite et des désillusions. Or cette vision, peu enviable, contraste avec tous les préceptes énoncés dans le Star Wars : Un Nouvel Espoir de Georges Lucas, qui revendique autant l’héritage de ce film de Kurosawa que celui de Joseph Campbell.
La saga culte de Georges Lucas respecte à la lettre les fondamentaux du Héros aux mille et un visages de l’essayiste, tandis que dans une certaine mesure, Kurosawa les piétine d’emblée, en montrant avec cruauté, une terrible réalité. La soif de gloire et de fortune jamais étanchée d’un duo comique malgré lui les précipitera tout droit dans la gueule du loup. En outre, aucune vertu n’émane d’eux, uniquement l’appât du gain, quitte à trahir leur entourage proche pour quelques lingots d’or. Kurosawa attise les bas instincts de l’Humanité et se dessinerait presque une continuité naturelle sur le fond du Château de l’araignée, même si Shakespeare n’entre pas ici dans l’équation.
Toutefois, le cinéaste ne désire pas cette fois obscurcir son tableau, mais l’éclairer intelligemment. Ainsi, il se réapproprie les enseignements de Joseph Campbell, puisqu’il les renie d’abord pour mieux les appliquer après (tant soit peu qu’il les ait lus). Il se moque de ce fameux appel de l’aventure puis articule sa narration par la suite autour de cette formule. Et les diverses machinations élaborées par les protagonistes se soumettent au bien commun, par chance ou par calcul, souvent au grand dam des conspirateurs. La Forteresse cachée décrit un univers plongé dans des ténèbres transpercées par une faible lueur d’espoir.
Persévérer en dépit de l’adversité et renouer avec des valeurs élémentaires sont les crédos portés par Toshiro Mifune, impeccable en général solitaire et la princesse qu’il doit protéger. Le long-métrage multiplie les séquences subtiles durant lesquelles toutes les classes sociales se confondent pour le meilleur et morceaux de bravoure haletants. Comment oublier quinze minutes homériques, galvanisées par la chevauchée d’un homme prêt au sacrifice ultime, d’abord lancé à la poursuite de l’ennemi, puis encerclé par ce dernier ? Akira Kurosawa clôt cette scène par un duel magistral, dans la lignée des grands chanbaras. Ce n’est donc pas l’appel de l’aventure qui façonne La Forteresse cachée : il n’incarne pas cette notion, il la nourrit !
La pénitence
Curieusement, Akira Kurosawa délaissera cette approche en 1961, lorsqu’il amorça son diptyque consacré à un ronin qui se vend au plus offrant avant de se repentir. Il s’agit bien entendu des films Yojimbo et Sanjuro. Toshiro Mifune instille nuances, couleurs et vigueur à ce protagoniste ambivalent qui inspirera Sergio Leone et sa Trilogie du dollar. Ces deux épisodes s’inscrivent en pleine renaissance du chanbara au Japon, quand Kenji Misumi revitalise le genre (le cinéaste est derrière les sagas Zatoïchi et Baby Cart). Kurosawa profite de la popularité du courant pour façonner un étrange antihéros, tour à tour brutal et magnanime.
Et dans Sanjuro, le réalisateur le ressuscite afin qu’il s’ouvre à son environnement. Il ponctue à point nommée une quête faîte de souffrances, de frustrations, de petites joies et de rencontres inattendues. Le considérer comme une œuvre mineure revient à mésestimer son importance et le long-métrage occupe une place légitime dans cette rétrospective. Il présente un aspect fascinant dans le jeu de Toshiro Mifune, apte à se démarquer dans n’importe quel rôle. Ainsi, il se reconvertit en mentor pour un groupe d’idéalistes crédules souhaitant sauver le seul politique honnête de la région (donc dangereux).
À travers un postulat simple et limpide, Akira Kurosawa développe son récit avec habileté. Pendant près d’une heure, il prépare le terrain, tout comme son personnage, préférant la raison à l’action. Il prédit une confrontation et la repousse inéluctablement. Cette démarche souligne la volonté de Sanjuro de renoncer à la violence et de ruser au lieu de tuer. Face à lui se dresse un ennemi, qui lui renvoie une image d’un passé pas si lointain. Et les sages paroles d’une femme privilégiée remplacent un temps les actes atroces perpétrés et l’ignominie générale.
Le Château de l’araignée : Avec Toshiro Mifune, Isuzu Yamada, Takashi Shimura. Durée 1h45. 1957
La Forteresse cachée : Avec Toshiro Mifune, Minoru Chiaki, Kamatari Fujiwara. Durée 2h19. 1958
Sanjuro : Avec Toshiro Mifune, Tatsuya Nakadai, Keiju Kobayashi. Durée 1h35. 1962
François Verstraete
Share this content: