Directrice d’EPHAD investie et énergique, Marie-Lou a développé un programme révolutionnaire dans son établissement, fondé sur la dignité des résidents. Elle se heurte à sa hiérarchie et frise l’épuisement mental. Elle rencontre par hasard Mari, une dramaturge japonaise de passage en région parisienne, atteinte d’un cancer en phase terminale. Elles nouent très vite une amitié singulière qui va bouleverser leur existence…
Deux femmes déambulent dans Paris, le soir, sur les quais. Elles se découvrent en dépit de leurs différences culturelles. L’une est française et s’est exilée quelques années au Japon. La seconde est nipponne et séjourne dans l’hexagone dans le cadre de son activité. Les secondes se transforment en minutes, les minutes en heures et un instant de grâce, tout droit hérité des maîtres d’antan se dévoile ; une scène sibylline, presque anodine, d’une beauté fragile, qui revêt une double connotation métaphorique. L’origine est cocasse ; elles sont arrosées par les déjections d’un pigeon, fait courant à Paris.
La Japonaise sort une lingette désinfectée et essuie le visage de son interlocutrice, avec la même précaution employée par cette dernière envers les patients de son institut… ou comment la qualité d’un soin prend n’importe quelle apparence. Et se dessine une autre signification, cryptique, relevant des coutumes et de la culture japonaise. Le geste épouse parfaitement celui du maquillage des comédiens de théâtre Kabuki. Une référence loin d’être involontaire, tant l’univers des planches se conjugue à ce récit imaginé par l’un des immenses talents issus du pays du Soleil levant.
Ryūsuke Hamaguchi est devenu en l’espace d’une décennie, l’une des coqueluches de la critique et d’une partie des cinéphiles. Cet amoureux de d’Éric Rohmer et d’Howard Hawks (il les a d’ailleurs indirectement honorés avec Contes du hasard et autres fantaisies) s’inscrit dans la lignée des figures illustres de sa contrée. Friand de drames et de mélodrames, son approche formelle s’apparente aussi bien à celle de Yasujiro Ozu qu’à celle de Mikio Naruse.
Surtout, à l’instar des ses aînés, il n’hésite pas à sublimer les protagonistes féminins et à extraire le meilleur de ses interprètes, par le biais de sujets souvent sans importance, intimes voire égoïstes. Il revient donc avec Soudain, filmé en grande partie en France pour des raisons de financement. L’occasion pour lui de collaborer avec Virginie Efira et sa compatriote Tao Okomoto, récompensées conjointement pour leur performance au Festival de Cannes 2026. Une consécration méritée tant elles brillent dans ce long-métrage adapté d’un ouvrage épistolaire, Quand la vie prend un tournant inattendu. Une histoire propice au lyrisme poétique du réalisateur qui se risque même à s’aventurer hors de ses terrains de jeu balisés et favoris.
Seule contre tous
En effet, à travers le combat acharné de Marie-Lou, Ryūsuke Hamaguchi greffe une dimension politique à sa narration. Ici, il aborde certains sujets brûlants d’actualité frontalement, contrairement à son travail dans Le Mal n’existe pas, dans lequel cet aspect servait de prétexte. Il se concentre sur l’entropie, sur un système aporétique gangréné par l’appât du gain. La protagoniste incarnée par Virgine Efira se débat comme une diablesse pour faire passer le bien-être au-dessus des bénéfices des actionnaires, quitte à en subir les conséquences. Or quand il s’attaque aux méfaits de l’anticapitalisme, le réalisateur pêche par illustration.
La séquence pendant laquelle Marie-Lou expose à Mari la pyramide viciée de la société de consommation souffre d’une maladresse confondante. Dix minutes durant lesquelles, sur un tableau Velléda, elle s’improvise en professeur pour expliquer les dysfonctionnements liés aux diverses politiques vouées à l’économie de marché, discours appuyé par son interlocutrice. Les arguments souvent réducteurs défilent tandis que nulle solution n’est apportée. Et quand au détour d’une conversation on évoque de la psychologie de comptoir, on se remémore ce pamphlet surligné.
Le cinéaste n’est jamais autant à l’aise qu’en utilisant la litote et la nuance ; sa critique s’avère plus élégante quand ce sont des non-dits, des ressentiments et des aveux qui l’articulent. Ainsi, l’inimitié entre Marie-Lou et Sophie souligne une expérience amère pour l’infirmière chevronnée, acquise sur le terrain, hors de la théorie et de pratiques qui lui paraissent farfelues. Cette rivalité caractérise bien mieux que n’importe quelle leçon mal digérée, une mécanique grippée. Et puis il y a la confession cynique de Mari, qui explique bien que par certains côtés, le capitalisme l’a maintenu en vie. On comprend que cette tirade sociétale n’intéresse guère Hamaguchi ; seul importe la question de la communication et les rapports entre l’individu, son entourage et son environnement. Un exercice de réflexion dans lequel il excelle.
Une question de language
Dans Drive my car, une femme parlait de ses futurs scénarios à son époux après leurs ébats. Un peu plus tard, devenu veuf, il apprenait que sa compagne faisait de même avec son amant. Par l’intermédiaire de cette de cette situation ubuesque parallèle, le réalisateur plaçait le langage au centre des débats, en tant que vecteur commun et comment la transmission des informations et de la pensée circulait entre des personnes que tout oppose. Dans Soudain, il accentue son analyse en diagnostiquant les diverses méthodes pour convaincre, partager, émouvoir celui ou celle qui nous nous écoute, même si le sens des mots ou ses sens sont affectés.
Voilà pourquoi il est fascinant de constater qu’au plus profond de la chair se dissimulent peut-être un inconscient et une spiritualité que l’on ne peut percevoir ; celle qui relie deux âmes sœurs, dont la rencontre n’est finalement plus le fruit du hasard… ou quand une force intangible meut de concert un autiste et un malade d’Alzheimer. Ryūsuke Hamaguchi n’a pas oublié la légende de la Tour de Babel. Et Soudain rassemble sans expliquer, avec une sémantique commune, qui repose sur l’art, le don de soi, l’ouverture et la persévérance. L’échange entre public et autrice après la pièce de Mari accouche d’un entretien perturbant.
Mari et Marie-Lou s’isolent en utilisant le japonais et de fil en aiguille, elles se confient, bien qu’elles étaient des étrangères l’une pour l’autre quelques minutes auparavant. Et une révélation fuse, prend aux tripes. Le metteur en scène assène un coup qui déstabilise et amorce, de fait un terrible ultimatum. On saisit mieux son intention ; décrire ce qui anime les vivants et les morts-vivants, ceux dont la fin est inéluctable ou ceux ayant perdu la raison. Le long-métrage Se souvenir des belles choses, voire Nationale 7 traitaient du problème, sans jamais vraiment toucher du doigt, cette osmose empathique qui transpire ici.
Le spectacle doit continuer
Elle ne s’exprime jamais aussi bien que par l’art, un terrain fertile à l’extraversion ; il peut s’agir du cinéma, mais également du théâtre, dont Hamaguchi est visiblement friand. D’ailleurs, très souvent ses personnages sont dramaturges, poètes ou romanciers (à l’image d’Hong-Sang-soo, autre admirateur de Rohmer). Par conséquent, la catharsis opère et fonctionne davantage, avec des résultats presque inespérés. Les ombres de Mankievicz, Renoir ou plus récemment d’Almodovar planent sur l’entreprise du japonais… mais pas que.
Quand Goro effectue sa représentation, plus rien ne compte et le temps se suspend. Le quotidien harassant de Marie-Lou s’évanouit et les activités répétitives d’un EPHAD s’interrompent, afin d’y assister qui concerne chaque membre de l’auditoire. Yasujiro Ozu se concentrait sur un tel moment unique, fédérateur dans Herbes flottantes. Une communauté veillait à la venue régulière d’une troupe de comédiens et la ville retenait son souffle pendant cette période. Dans Soudain, la pièce de Mari personnifie cet adage, que le spectacle doit continuer, malgré les imprévus et le désordre généré par Tomoki.
La vie suit son cours et on imagine mal que cette sororité sera rattrapée par le destin. Mari n’oublie pas qu’elle va mourir et chaque journée qui s’égrène la condamne un peu plus. Virginie Efira et Tao Okamoto arrachent toutes les larmes du monde tandis qu’un cycle souhaité plus vertueux s’instaure. Le film s’ouvre et se referme sur des plans quasi identiques et pourtant plus rien ne sera jamais comme avant.
Et Soudain rejoint fièrement les œuvres de Yasujiro Ozu, Kenji Mizoguchi, Mikio Naruse, Joseph Mankiewicz, Howard Hawks dans lesquelles les femmes luttent, trébuchent et s’obstinent avec une volonté inébranlable. Quant à ces deux interprètes, elles rappellent Setsuko Hara, Kinuyo Tanaka, Ann Baxter, Ava Gardner, Rosalind Russel, Marylin Monroe et toutes celles qui entretiennent une relation étroite et unique avec la caméra.
Film franco-japonais de Ryūsuke Hamaguchi avec Virginie Efira, Tao Okamoto, Kodai Kurosaki. Durée 3h17. Sortie le 12 août 2026.
François Verstraete
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