Toru est un étudiant japonais assez solitaire vivant à Kyoto et qui subsiste en travaillant aux bains locaux. Il croise par hasard la route d’Hana, une jeune femme mystérieuse, avec qui il noue très vite une amitié fusionnelle. Un jour, Hana disparaît et son monde s’effrite…
Deux employés effectuent leur service nocturne à Kyoto, dans les fameux bains traditionnels japonais. Toru explique à sa collègue Sacchan qu’il s’est entiché d’une camarade fraîchement rencontrée à l’université. Sacchan se jette instinctivement dans l’eau. Un acte incompréhensible pour Toru. Après la fermeture, avant qu’ils ne se séparent, Sacchan lui confesse ses sentiments. Une séquence d’une incroyable intensité, presque malaisante, tant on ressent de la compassion et de la peine pour cette jeune fille, invisibilisée et ignorée. Ce moment parfaitement maitrisé constitue presque le point culminant d’un long-métrage troublant, qui palpite au rythme des battements de cœur des protagonistes.
Akiko Ohku appartient à cette génération de metteurs en scène asiatiques, dont l’œuvre éprouve des difficultés pour atteindre l’hexagone, en raison de la profusion de titres issus du catalogue continental, forçant à écarter de fait, durant la sélection des distributeurs, des films prometteurs. La cinéaste, réputée surtout au Japon pour sa contribution télévisuelle, s’est fait connaitre en France, à l’occasion de la sortie de Tempura en 2022. Et quatre ans plus tard, débarque sur nos écrans son dernier travail, à savoir Sous le ciel de Kyoto, qui porte un regard assez singulier sur la jeunesse japonaise et son rapport à l’intimité.
Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, les longs-métrages d’animation ou en prise de vue réelles se focalisent désormais sur les sentiments larvés des individus, ceux qu’ils n’osaient dévoiler auparavant, dans une société où la discrétion et l’honneur prévalent trop souvent sur le bonheur. Cette thématique qui transpirait déjà chez Mikio Naruse ou Yasujiro Ozu préoccupe aujourd’hui Koji Fukada, Ryusuke Hamaguchi et dans le cas présent Akiko Ohku.
Après la pluie
La cinéaste se plait ainsi à brosser un tableau iconoclaste et fascinant d’un environnement dans lequel il ne faut pas gêner le voisin, l’interlocuteur, même pour le compte d’un chagrin légitime ou de l’amour qui s’éloigne inexorablement. La façon dont elle construit sa composition picturale, avec un sens poétique et une sophistication affirmée impressionne et perturbe. Elle apporte un soin minéral aux détails, égare le public avec une approche faussement illustrative pour mieux soutenir par la suggestion les enjeux réels.
Voilà pourquoi, la scène pendant laquelle Toru aperçoit Yamane et sa conjointe, présentée de manière ostensible afin de souligner les regrets de l’un, n’existe que pour camoufler une autre subreptice, bien plus significative et importante pour la narration. Akiko Ohku construit un abri pour ses personnages, un monde mis en abyme, à l’intérieur d’un univers gigantesque, le nôtre, assailli par les incertitudes et les dangers. Sous leurs parapluies respectifs, Toru et Hana se protègent des tourments de l’extérieur, quitte à laisser passer ce qu’ils recherchent malgré tout.
Et la force de l’ensemble élaboré par Akiko Ohku se dessine au fur et mesure qu’elle capte les émotions enfouies, par crainte des réactions de l’entourage ou de l’être aimé. Par cette photographie du lyrisme, l’identification aux protagonistes s’avère naturel. On a tous ou toutes, été Toru, Yamane, Hana ou Sacchan à un instant T de notre vie, ou on le sera un jour. On se berce d’illusions, on se meut dans un rêve et on se protège de la douleur, à cause de ce que l’on peut perdre ou de ce que l’on a perdu.
Une femme disparaît
À l’instar de Ryusuke Hamaguchi dans Drive My Car, la réalisatrice évoque la question du deuil dans l’archipel ; si elle aborde le sujet avec tendresse, retenue et subtilité, elle n’hésite pas à envoyer un authentique électrochoc, pour ne plus se voiler la face et au contraire se confronter au malheur pour ne pas oublier l’essentiel. Elle avance dans cette démonstration avec tact, à tâtons, et franchit les étapes par l’irruption de l’inattendu. La visite dans un aquarium tourne à l’échange lacrymal ; un couple improbable exprime une détresse inavouable au Japon et s’épanche, délaissant les barrières.
La métaphore du parapluie, des intempéries et du ciel lumineux se précise et divulgue ses contours. On devine toutes les souffrances endurées par deux êtres que le destin ou plutôt les coïncidences, la supposée sérendipité ont rapproché. Le terme sérendipité ne relève pas de l’emploi fortuit pour la réalisatrice, puisqu’elle l’utilisait pour l’intitulé d’un précédent long-métrage, Tokyo Serendipity. Ce mot inhabituel définit merveilleusement le puzzle façonné sur lequel repose le récit. Ce dernier verse par conséquent dans l’errance des Contes du hasard et autres fantaisies. Et il se soumet à une mélancolie identique.
Dans un contexte lourd de conséquences, on ne prête plus attention aux paroles de l’introduction de la chanson favorite de Sacchan, mais on se remémore volontiers de celles énoncées par Gilbert Bécaud dans Et maintenant. Le revirement tragique, abrupt, désarçonne et s’empare des tripes. Akiko Ohku ne relâche plus la pression jusqu’à conclure dans la clameur d’une déclaration étouffée par le volume sonore élevé au maximum d’un disque, en guise de musique mortuaire.
Sous le ciel de Tokyo, dissimule derrière un masque candide et pudique, un visage incandescent. À l’image de ses protagonistes à fleur de peau, le film doute pendant que sa réalisatrice cesse de bercer son monde et l’éveille vers son salut. Passionnant.
François Verstraete
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