Après les événements de No Way Home, tout le monde a oublié l’existence de Peter Parker, à commencer par ses proches, MJ et Ned. Son alter ego, Spider-Man est devenu en l’espace de quelques années la coqueluche de New York. Au fait de sa popularité, l’araignée sympa du quartier doit désormais lutter contre une menace terrifiante, tout en essayant de ne pas sombrer !

Dans une certaine mesure, le personnage de Spider-Man est peut-être l’icône de la pop culture qui a été le plus massacrée par les studios au fil du temps. Il est vrai que la tâche de Marc Webb puis de Jon Watts de succéder à Sam Raimi relevait de la gageure. Le réalisateur d’Evil Dead avait placé la barre trop haute avec sa trilogie entrée dans les annales. L’entreprise de Marc Webb basée sur la douleur était audacieuse sur le papier, mais bien trop frileuse sur la forme. Quant aux opus signés Jon Watts, ils s’avèrent futiles et trop axés sur le fan service exigé par Kevin Feige. Néanmoins, les résultats en salles lui donnèrent raison et on nourrissait par conséquent, peu d’espoirs pour l’avenir de la franchise.

Cependant, depuis quatre ans, la formule du Marvel Cinematic Universe est menacée ; les foules ont boudé en partie Les 4 Fantastiques : Premiers Pas et Thunderbolts*, sans compter les revers tels que Captain America : Brave New World. La sonnette d’alarme a été tirée pour la saga et un revirement de ton était attendu. Amorcé justement par Thunderbolts*, le changement de politique est aujourd’hui entériné avec Spider-Man : Brand New Day. En engageant Destin Daniel Cretton pour le projet, Sony et Disney envoient un signal fort.

Arrestation périlleuse

Issu du cinéma indépendant, le metteur en scène s’est distingué avec le très sous-évalué Shang-Chi et La Légende des Dix Anneaux, ainsi que la récente série Wonder Man. Sa capacité à traiter efficacement les aspects dramatiques de récits dédiés aux surhommes jouait en sa faveur au moment de son recrutement. En outre, le triomphe critique des deux films d’animation consacrés à Miles Morales (Spider-Man : Into the Spider-Verse et Across The Spider-Verse) prouvait que l’émotion prévalait sur les clins d’œil racoleurs. Et Destin Daniel Cretton excelle dans la résolution de cette équation si évidente, dont les variables échappent à Kevin Feige.

Aux origines du soap

En se reposant uniquement sur le fan service, Jon Watts négligea l’essence même du matériau de base, à savoir le comic book, et l’esprit souhaité par Stan Lee et Steve Ditko. Le lecteur devait pouvoir s’identifier aisément à Peter Parker et quelque part, il allait connaître les déboires ou joies de ce jeune homme introverti, qui sortait de sa coquille en endossant son costume rouge et bleu. Avec cette méthode, la vocation lyrique transpirait naturellement, une facette prépondérante que Sam Raimi retranscrivait magnifiquement. On se remémore de la scène de la mort d’Oncle Ben, transposée de la bande dessinée fidèlement ou celle durant laquelle, Tobey Maguire avouait ses sentiments au répondeur de Mary Jane.

Spider-Man contre la Main

Jon Watts n’a jamais brillé dans ce type d’exercice ; pire il accouchait d’un résultat factice à l’occasion du décès de May dans No Way Home. Calquée sur celui de Ben chez Sam Raimi, cette séquence était sabordée par le sempiternel écueil du surlignage. Le réalisateur sortait les violons pour arracher au public des larmes de crocodile. Consternant. Destin Daniel Cretton ne cède jamais à la facilité de son côté. Certes, il tarde à prendre son envol dans sa gestion des tensions dramatiques, se contentant au départ du minimum.

Néanmoins, au bout de quarante minutes, il règle la mire et décoche les coups avec précision. Il ne désamorce jamais les situations délicates avec de l’humour, pour au contraire embrasser pleinement l’approche soap opera inhérente au genre. Les relations entre Peter Parker et le personnage de Sadie Sink sont fort bien développées. Et cinq minutes chocs perturbent et fascinent, comme au temps de Sam Raimi ; des instants durant lesquels, les dernières illusions s’envolent pour le héros. Confronté à une terrible réaction, il encaisse pour mieux renaître. On comprend alors l’angle adopté par Destin Daniel Cretton, qui se conjugue à celui de Sam Raimi dans Spider-Man 2. Pour le meilleur.

Halte aux tanks !

Crise d’identité

De Spider-Man à Iron Man, l’interrogation qui se pose sur les lèvres de la plupart des super-héros est le fameux qui suis-je. Elle descend directement des thèses de Joseph Campbell. Si y répondre ne procure plus la même satisfaction désormais, se prêter à ce jeu de l’introspection parvient parfois à extirper le plus fervent détracteur des aventures de ces héros en costume moulants de sa torpeur. Les auteurs de Spider-Man : Into the Spider-Verse délivraient une copie impeccable. Et Destin Daniel Cretton accouche d’une analyse presque aussi subtile avec Brand New Day.

Il puise autant dans le travail de Mark Webb quand il portraiture son protagoniste, soulignant par conséquent la souffrance endurée et son chemin de croix, que dans celui de Sam Raimi et de son Spider-Man 2. Au-delà de la déconstruction, le réalisateur malmène son personnage, afin d’orchestrer sa résurrection, tout comme le faisait Sam Raimi avant lui. Tiraillé entre ses désirs, les remords et son sens des responsabilités, Peter Parker s’initie à une autre vie et s’ouvre à un futur qu’il se refuse. Cretton confirme sa capacité à exposer efficacement ce type d’enjeux dans une telle production, après Shang-Chi et Wonder-Man.

Face-à face musclé

Surtout, il accentue la notion des doubles, offrant à son héros des reflets de lui-même, au fil de ses interactions sociales. Sadie Sink (pour ne pas éventer son identité), Bruce banner voire Frank Castle partagent avec lui bien des similitudes et ont tous été éprouvés par la tragédie. L’objectif n’est plus de savoir s’il est Peter Parker ou Spider-Man, mais de réussir à réconcilier ses deux visages. Une mission plus risquée que d’affronter Tombstone ou Scorpion !

Ballet opératique

Bien entendu, l’étude des caractères ne nuit jamais au spectacle ; le tisseur de toiles renoue avec sa chère New-York, tant délaissée par Jon Watts. Surtout, Destin Daniel Cretton rétablit le lien perceptible et indispensable qui unit les deux entités. Protecteur de la ville et de ses résidents, le protagoniste avait perdu de vue le sens des priorités au profit d’intérêts cosmiques d’envergure. En revenant aux racines du concept même du comic book, le cinéaste dépoussière un édifice qui se fissurait de partout depuis Homecoming.

Circonspect

En outre, il excelle dès qu’il filme les grands espaces aériens ; le frisson du vertige entrelace le ballet facilité par la composition verticale des plans. On apprécie celui d’ouverture, hommage appuyé à celui de Spider-Man : Across the Spider-Verse, où l’on découvre Miles et Gwen contempler New-York à l’envers. Quant aux prouesses martiales, elles sont parfaitement chorégraphiées. Le réalisateur fluidifie les confrontations, les rendant lisibles ; une authentique force d’autant plus qu’elles sont finalement assez rares, donc précieuses. Il ne sacrifie jamais de fait l’inventivité sur l’autel de l’esbroufe.

Ainsi, si Spider-Man : Brand New Day n’égale point les épisodes de Sam Raimi ou les films d’animation estampillés Spider-Verse, il injecte toutefois un vent de fraîcheur à toute la licence supervisée par Kevin Feige. Modeste dans l’intention, mais ambitieux dans la conception, le long-métrage est le fruit des efforts d’un honnête artisan, soucieux du détail et de la finition. Prometteur pour le futur.

Film américain de Destin Daniel Cretton avec Tom Holland, Zendaya, Jon Bernthal, Mark Ruffalo. Durée 2h25. Sortie le 29 juillet 2026

François Verstraete

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