Le combat d’un journaliste et d’une lanceuse d’alerte contre les pratiques déviantes du réseau social Facebook et de son patron omnipotent, Mark Zuckerberg.
En 2017, Le Grand Jeu réalisé par Aaron Sorkin sortait sur grand écran. Le long-métrage relatait le parcours de la directrice d’un casino clandestin destiné aux célébrités et personnalités richissimes. Portée par Jessica Chastain, cette histoire passionnante sur le papier, ne bénéficiait pas d’une transposition à la hauteur ; le cinéaste était incapable de s’extirper de lourdeurs formelles flagrantes. S’il avait été épargné en partie par les critiques, en raison de son statut de débutant, ses travaux suivants souffraient des mêmes défauts : Les Sept de Chicago et Hollywood 1953 ne brillaient pas par leur mise en scène.
Fort heureusement, l’aura d’Aaron Sorkin n’a pas été altérée auprès des studios, en dépit des revers essuyés au box-office. L’industrie n’oublie pas, en effet, ses qualités de scénariste. Il a impressionné avec les scripts de nombreux épisodes de la série À la Maison Blanche et celui de The Social Network. D’ailleurs c’est cette collaboration avec David Fincher qui lui valut la reconnaissance de ses pairs, des honneurs mérités. On aurait par conséquent préféré qu’il se contente d’écrire, au lieu de s’obstiner à diriger derrière la caméra ; il n’en a point l’étoffe.
Voilà pourquoi son nouveau projet suscitait moult craintes et interrogations. En s’intéressant au scandale qui a éclaboussé Mark Zuckerberg et Facebook en 2021, Aaron Sorkin désirait offrir une suite officieuse au long-métrage de David Fincher, quitte à épuiser le crédit qu’il lui restait en tant que réalisateur. Il prend donc un risque évident et pour limiter la casse éventuelle, il s’appuie sur une distribution épatante comprenant l’étoile montante Mikey Madison et Jeremy Strong.
Illusions et désillusions
Très vite, Aaron Sorkin ne dissimule pas ses ambitions ; il souhaite accoucher d’un classique du film d’esclandre politique, dans la veine des Hommes du Président d’Alan Pakula ou de Pentagon Papers de Steven Spielberg. L’affaire des Facebook Files a profondément meurtri l’Amérique (et pas que), puisque les articles parus dans Le Wall Street Journal ont dévoilé les secrets inavouables d’un algorithme qui propage la haine en ligne et a fortement contribué aux terribles émeutes du Capitole en 2021.
L’investigation de Jeff Horwitz avait permis de clarifier la position du groupe Facebook vis-à-vis des contenus tendancieux présents sur ses réseaux et de souligner que l’information choc même fausse prévalait sur la qualité afin de capter l’attention. Une démarche qu’ont retenu la presse, avec ses titres racoleurs sur internet et de nombreux artistes, à commencer par les réalisateurs ! Le reproche sous-jacent émis par Aaron Sorkin envers Mark Zuckerberg vaut également pour lui et ses confrères.
Pour se distinguer dans une jungle concurrentielle impitoyable, frapper fort constitue la seule option viable ; sur les réseaux sociaux, la solution, attirer avec des publications qui généreront des réactions vives et extrêmes. Au cinéma, pour glaner les faveurs des critiques et remporter des prix, il faut évoquer de grands sujets. Le traitement importe moins. Autrefois, c’était l’inverse, puisque l’objet, aussi fascinant qu’il soit, ne garantissait pas la qualité. Aujourd’hui, on pardonne plus facilement les défauts de mise en scène d’un long-métrage qui se concentre sur un sujet sociétal.
Ainsi, il n’est point étonnant que beaucoup aient reproché à Chloé Zhao le principe d’Hamnet, impeccable sur la forme, mais jugé inintéressant sur le fond puisqu’il ne parle pas suffisamment aux sensibilités actuelles. C’est pourquoi une authentique hypocrisie se dégage de The Social Reckoning, car Aaron Sorkin adopte en quelque sorte, dans l’esprit, certaines méthodes qu’il cristallise avec son film.
Entre ombre…
En cochant toutes les cases de la respectabilité, il néglige, une fois encore les bases essentielles d’une bonne mise en scène. Certes, son récit repose sur une écriture solide. Néanmoins, la narration, faussement sophistiquée, n’est pas soutenue par une approche judicieuse, ampoulée et surlignant une démonstration laborieuse. Aaron Sorkin s’imagine en Joseph Mankiewicz, quand il s’attarde sur la répétition de Zuckerberg devant le Sénat. Il ne possède point hélas, le talent de son aîné et sa tentative échoue dans les grandes largeurs.
À aucun moment l’enquête ne procure la moindre tension, le réalisateur suit son scénario à la lettre, sans injecter une once de folie ou au contraire de retenue bienvenue. Les stéréotypes affluent, notamment quand Frances, incarnée par Mickey Madison, fait la connaissance d’une famille au bord du gouffre dans un restaurant. Le père explique que sa fille est harcelée sur Instagram et Frances sait très bien le rôle joué par sa direction dans ce drame. Sorkin aurait pu profiter de ses quelques minutes pour intensifier le malaise par une supervision habile… mais il n’en est rien.
Le réalisateur pêche au contraire par l’abondance de pléonasmes, craignant de perdre le spectateur avec quelques suggestions ou non-dits. Frances ressasse son amour pour sa mission initiale, une vocation pour elle et Mark Zuckerberg affirme encore et toujours plus son cynisme en clamant que la liberté d’expression prime sur l’éthique. Quant à Jeff Horwitz, il regrette que son métier appartienne sans doute au passé et il se bat donc contre des moulins à vent. Business is business… mais le style dans tout cela est aux abonnés absents.
Et lumière
Toutefois, tout n’est point à jeter et par instants, The Social Reckoning attesterait presque de progrès accomplis par Aaron Sorkin. Sa direction d’interprètes s’avère efficace et le choix du trio Mikey Madison, Jeremy Allen White et de Jeremy Strong se révèle particulièrement payant. Mikey Madison, plébiscitée pour sa performance dans Anora, délivre une prestation convaincante, en se glissant dans la peau d’une cadre presque autiste, irréprochable moralement, en croisade contre le mal. On comprend très vite que nul ne l’égale au jeu du plus malin, y compris un journaliste chevronné.
Et puis, par intermittences, l’ombre d’Howard Hawks plane sur le long-métrage, telle une apparition opportune. Cette comparaison osée avait été établie déjà pour The Social Network. Ici, il jaillit par le souvenir de La Dame du vendredi et du flot volubile ininterrompu de répliques savoureuses, à l’occasion de joutes orales épiques. Cary Grant, Rosalind Russell et Ralph Bellamy s’époumonaient et leurs paroles s’entrechoquaient, si bien que personne ne s’écoutait.
Or, quand Frances et Jeff se confrontent et ne se préoccupent même plus de leur interlocuteur, on se remémore volontiers les séquences similaires chez Hawks. Coïncidence ? Qui sait… mais l’affection pour les maîtres d’antan affichée ostensiblement dans le film connote une intention délibérée de la part d’Aaron Sorkin.
De fait, sans évacuer le sentiment de gâchis, ces partis-pris audacieux relèvent quelque peu l’intérêt pour un long-métrage qui vise une perfection inaccessible. Rageant et encourageant à la fois !
Film américain d’Aaron Sorkin avec Mikey Madison, Jeremy Allen White, Jeremy Strong. Durée 1h52. Sortie le 7 octobre 2026
François Verstraete
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