Lycéenne populaire et malicieuse, Joo-in croque la vie à pleines dents et illumine les siens de sa présence. Pourtant, quand elle refuse de signer une pétition visant à empêcher le retour d’un agresseur sexuel dans la ville, de douloureux souvenirs émergent et son monde s’écroule…
Une mère et sa fille effectuent une halte en voiture dans une station-service. Elles reviennent tout juste d’une réunion houleuse avec le chef d’établissement de l’adolescente et un de ses camarades, avec qui elle a eu une altercation. Dans le véhicule, le ton monte de la part de cette enfant, qui se persuade de posséder la sagesse des adultes, vainement. La réalisatrice choisit de filmer les protagonistes de dos, dans la pénombre, pour mieux laisser libre cours à une suggestion bienvenue.
On devine une certaine apathie ou une résignation chez la conductrice, tandis que les sanglots et la colère animent la passagère. Les mots sont lâchés, forts, insoutenables, les reproches fusent. En quelques minutes, le long-métrage bascule dans une forme d’horreur pendant que le bruit des machines couvre le son de la révolte. Cette scène d’une formidable intensité et maturité impressionne ; elle se pose en charnière d’un ensemble de haute tenue jusque-là.

Suspicion
Troisième film de Yoon Ga-eun en qualité de cinéaste, The World of Love nous plonge dans le quotidien de la jeunesse sud-coréenne, néanmoins éloignée des préoccupations bourgeoises ou d’une quelconque lutte des classes. La réalisatrice préfère se concentrer sur le quidam ou ici la Jane Doe moyenne, que l’on croise dans la rue, au travail, visible et invisible à la fois. Par ce procédé subtil et nuancé, elle parvient à extraire le substrat du fléau de notre époque, celui des violences sexuelles. Excepté qu’elle réfute toute approche classique du mouvement Me Too afin de délivrer une œuvre organique, naturaliste et par conséquent authentique.
De l’intérieur
Et elle affiche ces velléités pendant cinquante minutes d’exposition, qui s’avéreraient inutiles si la cinéaste ne prêtait pas autant attention aux menus détails en plantant son décor. Si aucun nom de ville précis n’est cité, c’est pour mieux souligner que les événements passés et à venir, marquants et perturbants, se déroulent n’importe où. L’enceinte urbaine décrite, chaleureuse et typique de Corée du Sud se distingue des stéréotypes propres aux mégalopoles froides et sophistiquées. C’est dans ces lieux significatifs et conviviaux (association, école, lycée, club de sport) qu’évoluent Joo-in et ses proches.

Spectacle familial
Tel un astre solaire, cette étudiante rayonne par son énergie et son audace, friande de facéties de toutes sortes. Sans incarner l’élève modèle, elle brille littéralement et déborde d’activité, toujours en mouvement. Beaucoup l’admirent et l’envient tandis qu’elle cultive des amitiés solides. Chose appréciable, Yoon Ga-eun n’omet jamais de caractériser son entourage ; de sa mère à son jeune frère, en passant par sa sœur de cœur ou un professeur de Tae Kwen do, tout ce petit monde est pourvu de chair, de sang et de sentiments, ce qui accentue la crédibilité désirée.
Or, en se reposant sur cette base tranquille a priori, sans aspérités, la réalisatrice met en exergue les angoisses surgies d’une autre ère. Point de rebondissement jusqu’au virage narratif opéré lors de la séquence en voiture toutefois… uniquement une lente progression d’un drame, tel un poison qui s’écoule inexorablement dans les veines. Une toxicité que l’on a reniée et qui aurait été inoculée sans que l’on s’en aperçoive. Avec une aisance peu commune, Yoon Ga-eun décrypte le statut de victime, de la manière la plus inattendue.

Les rires avant les larmes
Victimes anonymes
Très souvent, la sphère médiatique rapporte, à l’occasion d’un fait divers sordide, que le criminel ou le suspect de l’affaire revêtait les traits du voisin de palier, du gendre idéal ou de la meilleure amie. Hélas, on précise très rarement que les victimes partagent cette spécificité. Qui imaginerait que l’idole de l’université, la célébrité adulée ou tout simplement son collègue ait subi des outrages impensables et que leurs plaies sont toujours béantes ? Or, la cinéaste répond à cette question en disséminant au fur et à mesure du récit, ces indices précieux, ces faits anodins que l’on ne voit pas, par crainte ou par déni.
L’évidence se trouve là sous les yeux des personnages, mais aussi sous le regard des spectateurs médusés, hagards qui saisissent alors l’ampleur d’un désastre indicible. Ainsi, on est intrigué tout d’abord par cette lettre adressée à Joo-in, dissimulée par son cadet… une missive à laquelle il tente vainement de rétorquer quelque temps plus tard. Un fait troublant auquel s’ajoutent d’autres indications inexpliquées. Une mère responsable, mais alcoolique, une adolescente craintive des relations amoureuses et des étreintes prolongées, un père absent pour des raisons inconnues.

À bicyclette
Et lorsque la discorde survient autour d’une pétition et d’une mobilisation massive, tout s’éclaircit pour le pire. Néanmoins, Yoon Ga-eun écarte toute attitude pathologique ; au contraire, elle rempile du calvaire et injecte une dose de cynisme glaçant. La réplique de Joo-in interpelle, quand elle prétend avoir pâti de violences sexuelles puis clôt la discussion en expliquant que c’était une mauvaise blague. Avec cet échange à couteaux tirés, la réalisatrice ne saborde pas son entreprise, elle la sublime en revendiquant une posture cathartique inenvisageable et risquée.
Avancer sans oublier ?
L’objectif n’est pas forcément de guérir dans l’immédiat, mais d’endosser sciemment sa souffrance, même si l’on clame à qui veut l’entendre que tout va bien, à l’image de la chute dans La Haine de Matthieu Kassovitz. Cette démarche s’avère presque similaire aux criminels qui se doivent d’avouer leurs fautes et leur culpabilité. Dans le film Life During Wartime de Todd Solondz, le héros, un garçon d’une douzaine d’années soulevait la réflexion suivante, en travaillant sur un exposé sur l’Holocauste.

Astre solaire
Peut-on pardonner sans oublier, oublier sans pardonner ou tout simplement oublier ? Cette assertion s’applique dans le cas présent pour Joo-in dont le comportement agace l’auteur de messages lapidaires. Par ce biais, la réalisatrice interroge sur les réactions différentes adoptées face au malaise, à la honte de soi et aux peines endurées. Et le passage visionné à travers un écran de surveillance atteste que le mal, même infime, ne s’éteindra jamais…
Plus qu’un exercice de style provocateur ou alarmiste, The World of Love s’impose en leçon non pas de vie, mais de courage et de résilience. On ne ressort pas indemne d’une séance autant éprouvante que lumineuse, puisque le long-métrage rappelle que l’espoir et la rémission existent après la douleur.
Film sud-coréen de Yoon Ga-eun avec Seo Su-bin, Jang Hye-jin, Kim Jeong-sik. Durée 1h59. Sortie le 6 mai 2026.
François Verstraete
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