Paris, après la guerre. André Châtelin est le propriétaire d’un restaurant situé aux Halles. Cuisinier réputé, il s’est attiré les faveurs de la bourgeoisie locale. Il protège Gérard, un étudiant orphelin qu’il considère comme son successeur. Un jour, son quotidien est bouleversé par l’irruption de Catherine, la fille de son ancienne épouse. Il lui offre l’asile et Catherine ne tarde pas à le séduire, afin d’exécuter un plan machiavélique…

Une jeune femme déambule dans les rangées du marché des Halles. Au cours de cette promenade, elle observe, guette, à l’affût des allées et venues dans un restaurant à proximité. Elle peinerait presque à masquer ses intentions. Puis elle se décide à pénétrer dans l’enceinte, demandant à s’entretenir avec le patron. Telle une prédatrice, elle attend sa proie de pied ferme. Un engrenage infernal s’enclenche tandis que tous les protagonistes d’une sombre affaire vont endurer au fur et à mesure un authentique supplice.

Julien Duvivier occupe une place à part au sein du paysage cinématographique français. Un large public ne retient uniquement sa contribution à l’industrie qu’à travers ses deux opus consacrés au personnage fantasque de Don Camillo. Pourtant, le réalisateur a proposé une œuvre dramatique fort variée, aux thématiques singulières, empreintes de cynisme et de tragédie humaine. Ses nombreuses collaborations avec la légende Jean Gabin se sont avérées fructueuses de Pépé le Moko à La Belle Équipe. Hélas, après la Seconde Guerre mondiale, l’engouement de la part des spectateurs et des observateurs à son égard s’est délité.

Remise en question ?

Par ailleurs, les critiques de La Nouvelle Vague le fustigent régulièrement, estimant que sa place est dans un musée. Ils relèguent totalement son indéniable savoir-faire, taxé presque d’académique, ce à tort. Et lorsque sa compagne décède, Julien Duvivier, très affecté, va accoucher de son meilleur long-métrage, loué pour l’occasion par François Truffaut en personne. Il offre un rôle marquant à son camarade de route Jean Gabin et délivre un monument de noirceur, comme la France en a peu connu sur grand écran, peu après Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot.

Avant la tempête

D’emblée, Julien Duvivier établit son cadre avec précision. Il s’appuie sur le fameux marché des Halles, lieu historique d’un Paris tout juste remis hors champ des événements de la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, il ne soucie guère au départ des inquiétudes sociétales, hormis en rappelant le passé douloureux de Gérard, étudiant qui préfère s’échiner lors de travaux pénibles, ce afin de financer son cursus universitaire, plutôt que de se reposer sur la générosité d’un Pygmalion inattendu en la personne d’André Châtelin.

Confidences sur l’oreiller

Bourru, mais juste, le restaurateur s’est forgé une belle réputation qui s’étend au-delà du quartier. Il reçoit les flatteries de politiques ou de riches négociants, ainsi que de la presse. Le protagoniste est incarné par un Jean Gabin, qui désirait tourner de nouveau avec le cinéaste. Vieillissant, il n’était plus le jeune premier qui illuminait La Grande illusion de Jean Renoir. Cependant, Julien Duvivier avait taillé le costumee à sa mesure et l’âge du personnage lui correspondait parfaitement. Une manière comme une autre de circonvenir aux enjeux généraux à venir.

Son alter ego à l’écran cimente les liens d’une communauté, réunie autour d’un lieu convivial et festif. Dès qu’il pénètre dans son établissement, il l’éclaire par sa présence, fédérant de fait clients et employés. Au-delà de la bonhomie, il se pose en astre solaire, unique lumière d’un environnement lugubre, presque sordide. Le terme crépusculaire sied à une atmosphère grisâtre qui plonge le tout dans une pénombre sans fin. Et le premier contraste se dessine, lorsque le nom de l’enseigne est prononcé : Au rendez-vous des innocents, un choix culotté qui souligne davantage la dureté du titre de ce drame criminel. Julien Duvivier a emprunté aux vers de Rimbaud afin d’intituler son long-métrage Voici le temps des assassins. Or c’est à partir de cette combinaison antithétique que le réalisateur assoit le socle d’un film noir inquiétant.

Une partie de pêche ?

Dans les coulisses d’un film noir

Le film rassemble en effet bon nombre d’ingrédients propres au genre. La rencontre entre André Châtelin et Catherine renvoie directement à celles orchestrées dans les longs-métrages de John Huston, Billy Wilder ou Howard Hawks. L’ombre des romans de Raymond Chandler et Dachiel Hammet plane sur cette histoire aux allures sépulcrales. Une femme fatale prépare avec soin la chute d’un homme respecté, voire adulé. La vengeance et l’argent sont les moteurs d’une mécanique effrayante, qui vire rapidement aux desseins malsains.

Au-delà de la formule que certains jugent éculée se dissimulent des aspects dramatiques, hérités du théâtre grec. Le cinéaste se réfère au mythe d’Œdipe pour instiller cette dose de malaise indispensable, conférant à son ensemble une sophistication élégante. Frappé en quelque sorte par la malédiction des Atrides, le protagoniste s’éprend de la fille de son ancienne compagne ; un exemple rare d’ambivalence morale ! Quant à sa mère, acariâtre, elle exécute les poulets à l’aide d’un fouet et emploie cet instrument de châtiment envers ses ennemies à commencer par Catherine.

Discussions de comptoir

Julien Duvivier plonge le spectateur dans un abyme de noirceur, puits sans fond dans lequel tous et toutes s’engouffrent pour ne plus en ressortir, du moins indemne. La manière abjecte dont Catherine active les rouages de son dispositif déstabiliserait même le moins vertueux des individus. Et de vertu il en est question quand la jeune femme corrompt tout ce qu’elle touche et détruit les valeurs de chacun. L’amitié entre André et Gérard est balayée par cette tentatrice, qui joue sur le désir et les pulsions sexuelles.

La diabolique

D’ailleurs, Danièle Delorme brille particulièrement dans la peau de cette fausse ingénue manipulatrice, rongée par la haine et la volonté de revanche. L’actrice voulait à l’époque se retirer du tournage, s’estimant incapable d’interpréter un personnage aussi négatif, aussi sombre. Fort heureusement, elle s’est ravisée et délivre une performance inoubliable. Elle parvient autant à susciter la sympathie ou l’empathie, que la répugnance la plus totale. L’évolution de sentiments à son égard se claque sur les réactions du chien de Gérard. Apaisé au départ par sa présence, il finira par rejeter cette femme élevée dans une rancune factice.

Madame est servie

Julien Duvivier porte ainsi un regard terrible sur la vieille génération : la mère d’André n’a rien à envier à celle de Catherine. Toutes deux sont animées par une animosité et une férocité identique, tandis que leur obsession du contrôle lassera leurs descendants. Elles décident, formatent selon leurs besoins et adoptent toutes les formes de bassesse. La psychanalyse œdipienne resurgit quand le réalisateur esquisse leurs portraits, étouffant au passage, les ultimes étincelles salutaires pour les protagonistes. Et Gérard se dresse au milieu d’un champ de ruines afin d’arborer fièrement ses principes de fidélité et d’équité. Peine perdue…

Il est difficile de dire s’il y eut un avant et un après Voici le temps des assassins pour le metteur en scène. Quoi qu’il en soit, après ce long-métrage boudé par le public, Julien Duvivier connut une fin de carrière progressive. Ce qui ne remit absolument pas en question le statut de joyau incontournable pour le film entré dans l’Histoire du septième art hexagonal.

Film français de Julien Duvivier avec Jean Gabin, Danièle Delorme, Gérard Blain. Durée 1h53. 1956.

François Verstraete

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