Alors qu’un tournant décisif s’opère en pleine Seconde Guerre mondiale, De Gaulle, en dépit de sa popularité, doit se soumettre à l’autorité du général Giraud, pion du gouvernement américain. Le chef de la France Libre va devoir se prêter à un numéro d’équilibriste s’il souhaite restaurer la souveraineté du pays.

Le destin au box-office du diptyque consacré au général de Gaulle, signé par le talentueux Antonin Baudry semble être déjà scellé. Le premier volet de La Bataille de Gaulle, L’âge de fer, n’a pas drainé les foules et une catastrophe économique se profile pour les producteurs, tant le budget alloué aux deux longs-métrages s’avère conséquent (plus de 80 millions d’euros). Ce revers est d’autant plus regrettable que le film affiche de belles qualités. Les diatribes émises à son encontre, souvent injustifiées, sont le fruit d’une incompréhension globale du travail de son auteur.

Voilà pourquoi il serait avisé que La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom, baptisé ainsi en l’honneur du poème de Paul Éluard, soit analysé sous un angle pertinent, en tenant compte notamment du socle sur lequel il repose, à savoir l’excellente biographie de Julian Jackson, De Gaulle, une certaine vision de la France. En se basant sur cet ouvrage, Antonin Baudry raconte avant tout la trajectoire sinueuse d’un homme qui a marqué son temps, l’Histoire d’une nation, malgré les embûches sur sa route et des décisions parfois discutables.

Rencontre au sommet

L’ascension

Et le long-métrage se plie avec précision à cette approche ; Antonin Baudry n’articule pas les événements par rapport à l’ascension de de Gaulle. Ils en constituent un arrière-plan et ne prévalent jamais sur l’étude du personnage. Ce dernier doit au contraire s’adapter aux situations diverses et variées afin d’accomplir la mission qu’il s’est lui-même fixée, arracher son pays des griffes de ses ennemis, qu’ils agissent de l’extérieur et de l’intérieur ! Dans ce second opus, le réalisateur continue d’affiner le portrait d’un protagoniste qui embrasse un rôle qu’il n’imaginait pas endosser.

Simon Akbarian excelle encore une fois dans son exercice d’interprétation, laissant transpirer aspérités et qualités d’un individu obstiné, brillant, prêt à tout sacrifier, excepté son égo. Certes, Antonin Baudry fait preuve par instants de maladresse, illustrant de manière trop appuyée les sentiments de son personnage… pour mieux rebondir dans la seconde qui s’ensuit. Ainsi, le silence un poil trop souligné adopté par de Gaulle quand il apprend la capture de Jean Moulin s’inscrit dans une posture bien trop démonstrative. Toutefois, les mots prononcés juste après, avec une intonation ascétique, insufflent une retenue lyrique bienvenue.

Victimes collatérales

Et par le prisme de détails saugrenus, drôles ou tragiques, le réalisateur décrypte la mutation d’un soldat clairvoyant en politicien retors. En sus de diriger son armée, de Gaulle doit aussi bâtir l’avenir de la France, fédérer fonctionnaires, militaires et parlementaires pour le bien de tous. Or, le cinéaste parvient à retranscrire avec brio les raisons pour lesquelles son héros est devenu un mythe… et à transposer la réflexion de Julian Jackson à l’écran. Sans la guerre, de Gaulle aurait accédé au poste de ministre de la défense ou à celui de chef du gouvernement… mais n’aurait pas acquis ce statut d’icône façonnée par les circonstances et par un jeu de dupes effarant.

Jeu de dupes

Si les quelques affrontements présentés par Antonin Baudry tiennent en haleine le spectateur, leur substrat parfois artificiel désarçonne ; cette impression est presque désirée par le réalisateur qui n’a que faire des exploits sur le champ de bataille. Ils ne l’intéressent pas, tant bien même qu’ils infléchissent le cours du conflit. Ce qui importe à l’ancien diplomate, c’est bel et bien les tractations qui se déroulent dans les coulisses du pouvoir et en quoi elles influenceront davantage l’issue du combat… et le futur de son protagoniste. Ainsi, la narration est dictée par les revirements des uns et des autres, les trahisons et les hésitations (à l’instar de L’âge de fer).

Game of thrones

Or, si le spectateur se retrouve noyé sous une profusion d’informations, le cinéaste clarifie sa démarche didactique par des citations authentiques, percutantes, empreintes d’humour ou de mauvaise foi. Il explique les enjeux d’une partie d’échecs internationale dans lequel les pays sont avant tout concentrés sur leur sort plutôt que celui du monde et de la lutte entre le bien et le mal. Il écarte par conséquent un manichéisme naturel (les alliés ne doivent-ils pas éradiquer le régime nazi ?) pour cristalliser les intérêts divergents des belligérants.

De Gaulle s’invite à une table à laquelle il n’est pas convié et force la main de ses opposants, quitte à déplaire au plus puissant d’entre eux. On s’interroge de fait sur cette partie presque truquée qui aurait dû rassembler au lieu de diviser. Avec froideur, Antonin Baudry expose le cynisme de quelques-uns, prêts à mettre en péril la victoire, pour quelques inimitiés ou aspirations à peine cachées. Et le constat qui se dégage inquiète et surprend : comment de Gaulle et les siens ont pu réussir alors qu’un ouragan de catastrophes se déchaînait contre eux ?

Bravoure

Garder la foi

La réponse à cette question trouve ses racines dans le discours de Leclercq, résigné à mourir avec ses troupes pour leurs convictions. Il exhorte sa division à lutter contre un ennemi supérieur en nombre et en puissance de feu, avec comme seules armes, le courage et une foi indéfectible. La foi non pas dans un succès éphémère, mais dans un succès final. Au-delà des considérations religieuses esquissées (tous ou presque sont animés par une ferveur chrétienne ancrée dans la société) se dessine la confiance en un homme qui a réussi à unir une communauté qui avait perdu tout espoir.

Or, tout participe à une déroute prévisible et les obstacles ou revers qui s‘accumulent relèveraient d’un roman de fiction… alors que tout est véridique ou presque. De Gaulle ne patiente plus, mais étire le temps en gagnant quelques précieuses secondes, minutes, heures ou jours. Tout peut basculer sur un coup de poker, puisque la France ne vaut plus ne messe ici, mais bien un bluff. Ainsi Jean Moulin et de Gaulle maintiennent coûte que coûte un cap bien défini tandis qu’Antonin Baudry capte l’essence même de leur résolution par les gestes les plus infimes.

Par ce biais, le metteur en scène cherche à convaincre, à l’image de son protagoniste et n’hésite pas à tenter l’impossible. On pardonnera les quelques écueils émaillant son ensemble de haute tenue, car sur le fond et sur la forme, le septième art hexagonal a grand besoin de fresques de cette ambition et qualité.

Film français d’Antonin Baudry avec Simon Abkarian, Niels Schneider, Thierry Lhermitte. Durée 2h40. Sortie le 26 juin 2026.

François Verstrate

Share this content: