France, 1943. Jean Moulin a réussi à unifier les différentes factions de la Résistance française dans l’optique de soutenir le futur débarquement allié. Lorsqu’il est arrêté et interrogé par Klaus Barbie, son unique objectif, tenir bon et emporter ses secrets avec lui dans la tombe.

Lors d’un trajet nocturne, les passagers installés à l’arrière d’une voiture de la Gestapo entretiennent une conversation sulfureuse… ou plutôt l’un d’eux, l’officier nazi Klaus Barbie entame un long monologue afin d’expliquer à son captif, Jean Moulin, sa vision de la divinité. Il révèle les exactions commises pour le compte d’un régime inique, rendues possibles par le sentiment d’omnipotence des bourreaux. En écoutant ses paroles, le résistant peine à contenir ses larmes. Cette scène, sans verser pourtant dans l’outrance graphique, recèle un caractère insoutenable. Ou comment un réalisateur parvient à perturber le spectateur avec quelques mots énoncés froidement !

Décidément, les longs-métrages consacrés à La Seconde Guerre mondiale et à l’occupation ont fleuri sur les écrans en cette année 2026. Les Rayons et les Ombres, La Bataille de Gaulle, Pressure, Notre salut et donc Moulin désormais ont exploré cette période sombre de l’Histoire à travers des portraits de figures qui ont démontré les forces et les faiblesses de l’Humanité. Collaborateurs et héros se sont côtoyés et opposés, connaissant des destins glorieux ou funestes selon leur allégeance. Et parmi ces hommes et ses femmes abordés par ces différents films, le cas de Jean Moulin interpelle, tant il se démarque dans l’inconscient collectif.

En enfer

Il est le symbole, avec Charles de Gaulle, de la France combattante qui refusa de renoncer. D’ailleurs, le diptyque consacré au fameux général, signé Antonin Baudry, expliquait le rôle joué par le préfet durant le conflit. On s’interrogeait par conséquent sur la pertinence de Moulin et surtout quel angle allait adopter le talentueux László Nemes, réalisateur du bouleversant Le Fils de Saul. Ce dernier répond rapidement à la question ; son film se concentrera sur le chemin de croix d’un individu, prêt à tout sacrifier pour son idéal… en n’éludant aucun détail au passage.

Rien au hasard

Le chef-d’œuvre de Jean-Pierre Melville, L’Armée des ombres retraçait avec précision l’action d’une cellule de la Résistance et est devenue, de manière presque instantanée, la référence sur le sujet. S’il n’égale pas forcément le maître en la matière (ce n’était pas chose aisée de toute façon), László Nemes parvient durant les quarante premières minutes à restituer avec soin, le quotidien du membre le plus célèbre de la Résistance française et sa capacité à se fondre dans un environnement hostile, peuplé d’espions à la solde de l’ennemi et de délateurs.

À l'affût

À partir de ce postulat, il décrit un personnage d’une méticulosité folle, authentique caméléon endossant plusieurs identités afin de communiquer avec son organisation à travers tout le pays, tout en damant le pion à ses adversaires. En se penchant sur ses méthodes, László Nemes s’attarde sur la mission d’un homme qui le contraint à la paranoïa et à la solitude. Si sa relation avec la comtesse campée par Louise Bourgoin n’est point abordée subtilement, elle permet en revanche de saisir toutes les aspérités cachées de ce mythe en devenir.

Jean Moulin, interprété par un Gilles Lellouche convaincant (en dépit d’une diction parfois approximative), est enfermé dans un purgatoire permanent : il peut aussi bien accéder au Paradis que descendre aux Enfers, même s’il ne commet pas d’impair. Or, sa rencontre avec Klaus Barbie, son double en quelque sorte sur le plan de l’intelligence le conduira à sa perte. Dès lors, toute la puissance évocatrice de la mise en scène de László Nemes se diffuse à l’occasion d’un jeu du chat et de la souris entre un tortionnaire et sa victime.

Romance imaginaire

La Passion selon Jean Moulin

Contrairement au protagoniste du long-métrage de Robert Bresson, Un condamné à mort s’est échappé, Jean Moulin sait que son sort est déjà scellé, dès qu’il tombe entre les griffes de la Gestapo. László Nemes étire le temps et les trois jours de calvaire de son héros paraissent une éternité. Les minutes et les heures s’écoulent et Moulin contrecarre Klause Barbie. Les techniques d’interrogatoire puis les sévices infligés n’obéissent à aucune règle, si ce n’est à celles d’un duel entre deux êtres à la volonté inflexible du moins sur le papier.

Le réalisateur dévoile subrepticement les dessous de son entreprise risquée et ô combien ambitieuse. L’épreuve endurée par Jean Moulin s’apparente à une Passion, avec les doutes qui accompagnent le concerné comme ils se sont emparés du Christ dans la Bible. Si l’issue fatale est bien connue du public, y compris la résilience de cette légende à la souffrance (il n’a jamais parlé), László Nemes n’omet pas ses craintes légitimes, bien qu’il n’ait pas failli. On se souvient de Lino Ventura chez Melville qui refusa à la fin, de courir pour éviter les tirs de la mitrailleuse allemande.

Sur ses gardes

Ici, le cinéaste ne néglige pas les supplices psychologiques puis physiques, sans employer toutefois d’artifices ostentatoires. La suggestion renforce davantage l’horreur et tout comme dans Le Fils de Saul ou La Zone d’Intérêt imaginer le résultat révulse tout autant qu’en y étant confronté directement. Ainsi, la scène durant laquelle Jean Moulin est forcé d’observer ses compagnons être massacrés à contrechamp ou celle pendant laquelle les cris de sa partenaire résonnent tandis qu’elle est déchiquetée vivante par des chiens, glacent le sang. Effroyable.

Et on ressort chancelant, de cette expérience d’abord naturaliste puis mortifère, plongée dans les abysses. Une leçon amère sur l’abnégation et le don de soi, inculquée par le prisme du requiem d’un martyr moderne.

Film français de László Nemes avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin. Durée 2h14. Sortie le 28 octobre 2026

François Verstraete

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