Ren livre des fleurs hors de prix pour des entreprises ou des personnes fortunées à Tokyo. À l’occasion d’une course, il croise son père qu’il n’a pas revu depuis des années. Sa vie bascule à nouveau.

Après une discussion âpre quelques minutes plus tôt, un jeune homme stoppe son véhicule et éclate en sanglots. Son collègue, dans l’incompréhension la plus totale, joint ses rires aux larmes. Une scène ubuesque dans laquelle l’étrange se conjugue au désespoir. Bien plus tard, le réalisateur déploie une séquence mimétique, baignée par une absurdité identique. Seule différence, celui frappé par le chagrin auparavant s’amuse de la peine éprouvée par un père qu’il a rejeté jadis. Ces deux moments charnières témoignent d’un talent en gestation.

Cet été ne se place pas uniquement sous le signe de L’Odyssée de Christopher Nolan ou de la déferlante Spider-Man : Brand New Day. Le septième art japonais nous propose quelques œuvres fascinantes et compte bien, par conséquent, tirer son épingle du jeu. Il y eut d’abord le diaphane, Sous le ciel de Kyoto. Et avant Soudain, qui sortira la semaine prochaine, il est de bon ton de découvrir le premier long-métrage de Yuiga Danzuka, Des Fleurs pour Tokyo. Il confirme la vitalité de l’industrie locale actuelle, résultant d’un lent processus de régénération amorcé au début des années deux-mille. Sous l’impulsion d’un Hirokazu Kore-Eda, plusieurs auteurs ont émergé et volent désormais de leurs propres ailes, de Ryusuke Hamaguchi à Koji Fukada.

Réunion forcée

Yuiga Danzuka espère bien suivre leurs pas, en honorant, non seulement leurs travaux, mais également tout un pan du savoir-faire asiatique. Il revendique ainsi l’héritage d’Edward Yang, respecte l’esprit d’un âge d’or révolu et imprègne sa mise en scène du malaise inhérent à la filmographie de Ruben Östlund. Contrairement à l’Occident, le Japon et l’Asie en général, ne renient pas un passé glorieux. Voilà pourquoi les ombres de Yasujiro Ozu, Mikio Naruse ou d’Akira Kurosawa planent toujours sur les productions continentales contemporaines.

Construire des édifices…

Et ces différentes influences transpirent à travers une exposition maîtrisée parfaitement. Une famille s’arrête sur une aire d’autoroute puis se rend dans une location afin de se ressourcer. Le cinéaste s’attarde sur les activités de deux adolescents, profondeur de champ sublime à la clé ; Emi est plongée dans sa lecture, tandis que Ren jongle avec son ballon, en arrière-plan, dans le jardin. Les rebonds rythment la narration et Danzuka étire le temps à la manière d’Ozu. Une façon comme une autre de le suspendre, avant la rupture et le drame. Impressionnant.

Regrets ?

L’entreprise du réalisateur se démarque d’emblée par un symbolisme abstrait, qui s’affranchit de la diégèse du récit, pour mieux ausculter les maux d’une société. Par le prisme de liens familiaux brisés par une terrible tragédie, Danzuka remet les équilibres précaires en question. Il n’est point étonnant qu’il ait opté pour le patriarche honni, le métier d’architecte. Celui qui supervise et veille à bâtir pour l’avenir, a orchestré, sous la pression des conventions, la destruction de son propre foyer.

Des Fleurs pour Tokyo capte l’essence de cette brutalité à travers la vision d’une Tokyo, toujours ancrée dans son Histoire, mais soucieuse de pénétrer de plain-pied dans les rouages rutilants de la modernité technologique. Hajime participe à cette évolution vers un progrès hypocrite et se fond dans un système qui se dégage des responsabilités. Prêt à accepter le chantier de l’infamie, il en a presque perdu toute humanité. La métaphore, certes racoleuse, qui se dessine quand Ren lui apporte les fleurs, revêt tout son sens. S’extirper du béton et de l’acier pour revenir à la nature et se réconcilier avec les siens.

Une amitié surprise

Ou des liens

Le réalisateur dénonce un environnement toxique et les clichés qui entourent le Japon : la cruauté et le chaos se substituent à l’honneur, la politesse et l’ordre. Nulle bienveillance à attendre, juste de la fureur. Ren et son patron se déchirent, s’invectivent, alors que durant ces quelques secondes d’anarchie, une employée, excédée, hausse le ton et démissionne. Yuiga Danzuka balaie les idées reçues, pourtant positives concernant sa terre natale. On étouffe devant tant de noirceur et on se demande si une quelconque lumière transpercera les ténèbres.

Tisser des liens relève de la gageure : le hasard et la spontanéité nourrissent le socle des relations. Deux membres d’une salle de sport partagent davantage qu’un numéro ou une pratique. Le cinéaste entrelace les destins, qui se croisent indépendamment des volontés et des rendez-vous pré-établis. Le bonheur frappe à la porte et ne peut se soumettre à des conditions préalables. La déclaration sobre et intense du fiancé d’Emi laisse entrevoir une issue favorable à des protagonistes meurtris dans leur âme. Il faut chercher le salut là où tout a commencé.

Ren, laconique et marginal

Hélas, le dénouement désarçonne et augmente la durée de l’ensemble plus que de raison. La conclusion repose sur celles des Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi et de Yi Yi. Il y a pire modèle, certes. Néanmoins ces clins d’œil trop appuyés et ostentatoires nuisent à la singularité du long-métrage et l’entraînent sur des sentiers sinueux et bien trop risqués. Les pavés ont été semés auparavant dans cette optique, alourdissant le tout.

On regrette cette démarche dont la poésie est éludée par la facilité du procédé. Fort heureusement, on retiendra plus volontiers cette retenue bienvenue, ce tempérament calme masquant une tempête émotionnelle, incarné par des interprètes au diapason.

Film japonais de Yuiga Danzuka avec Kodai Kurosaki, Ken’ichi Endo, Mai Kiryu. Durée 1h55. Sortie le 5 août 2026.

François Verstraete

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